dimanche 28 février 2016

Neuvième fabulation: Au marché de l'éden
Certaines fabulations publiées ici sont, de la même manière que le Salon des refusés du Paris dix-neuviémiste, des textes envoyés dans un concours ou dans une revue littéraire et qui n'ont pas été retenus. C'était le cas pour Petit-déjeuner pour trois et ce l'est aussi pour ce texte, Au marché de l'éden. 

Celui-ci a été inspiré du mot MARCHÉ, sur lequel je devais, dans un atelier littéraire, composer un fragment. En fermant les yeux, c'est une abondance de formes, de couleurs et d'odeurs qui m'est venue à l'esprit. Puis, j'ai pondu ça:


Au marché de l'Éden



            C'est la deuxième fois que tu sors de chez toi depuis que ta mère est morte. Tu es sorti une fois, pour ses funérailles. Ton oncle est venu te reconduire après la cérémonie. Parce qu'il a rapporté tes sacs pleins de provisions. Les restes du buffet offert après l'exposition, en plus de quelques pots de sauce à spaghetti que sa femme avait préparés pour toi.

            Sauf que depuis ce temps, tu as tout mangé. Les restants du buffet, ceux du frigidaire, les pots de sauce à spaghetti de ta tante, toutes les canes de l'armoire.

            Quand ta mère est tombée malade, il y a bien Madame Rochon, la voisine d'à côté, qui faisait les courses pour vous. Elle grognait contre toi, elle trouvait que tu étais pas mal grand et pas mal capable de faire les commissions toi-même, plus apte qu'une vieille femme dépassé soixante-dix ans comme elle, mais elle respectait la demande de ta mère de ne pas t'achaler avec ça. Surtout qu'elle lui donnait un pourboire suffisamment intéressant pour que Madame se contente de grogner un peu à ta vue et qu'elle retienne de dire ce qu'elle pensait réellement.

            Maintenant que ta mère est morte, Madame Rochon fait plus que grogner. Elle t'engueule en te traitant de « gros lâche de B.S. ! ». Ce qui te fait de la peine, ce ne sont pas les mots; c'est le ton qu'elle emploie pour te crier ça de l'autre côté du mur qui sépare les logements. Jamais dans ta face. C'est parce qu'elle a peur de ton imposante silhouette. Le propriétaire, lui, qui habite en bas et que tu observes laver sa voiture dans la cour ou cuire la viande sur le B.B.Q. en buvant une bière, il te traite de  « flanc mou ». Lui, il le dit dans ta face. Ou pas tout à fait. Il te voit le regarder, il te fait signe de la main, gentil, puis il penche la tête, la secoue tranquillement, soupire et te traite de flanc mou.

            D'ailleurs, quand tu as commencé à descendre les escaliers d'en avant, il est sorti sur son portique pour voir ce qui se passait. Quand il t'a vu descendre, très lentement mais essoufflé quand même, il a souri, embarrassé.

            - On aurait dit un tremblement...

            Puis il s'est tu. Il s'est senti mal, car il t'a demandé si tu avais besoin d'aide. Tu l'as regardé avec tes petits yeux piteux, minuscules dans l'immensité de ta face, et tu aurais tant voulu lui donner ton panier, le supplier d'aller au marché à ta place, d'acheter plein de bonnes choses à manger (car il y a deux jours que tu as faim, tu n'en peux plus). Mais tu t'es tu, toi aussi. Tu as juste dit: « Non » avec ta voix de bébé, et tu t'es concentré bien fort pour terminer de descendre. Ça t'aidait à ne pas pleurer. Tu as gardé le tremblement, le douloureux tremblement, à l'intérieur de toi. Il était gigantesque, comparé à celui dont tes pas s'agitaient.

            Tu tiens la ganse de ton petit panier très fort entre tes doigts boudinés. Si tu pouvais, tu le serrerais tout contre ton cœur ou encore le mettrais sur ta tête, pour te protéger. Ta peau brûle de son contact direct avec les rayons du soleil. Normalement, et depuis fort longtemps, il y a un écran entre toi et les astres. En fait, il y a toujours eu un écran entre toi et le reste du monde: la fenêtre, la télévision. Et ta mère.

            Tu sues d'ailleurs comme une champelure en essayant d'oublier l'histoire que ta mère te débitait sur le soleil. Elle te disait que le soleil, c'est un feu hypocrite. L'incarnation du diable et de sa menace constante. Attirant pour mieux brûler sa proie. Elle disait du soleil que c'était un grand séducteur. Caressant les jeunes filles du paradis pour les faire bronzer avant de les détruire par un cancer de la peau et de les envoyer, en guise de punition pour leur péché de luxure, en Enfer. Elle faisait tout pour conserver sa peau d'une blancheur maladive. Elle voulait que tu en fasses autant. Vous ne sortiez donc, l'été, que pour vous installer à l'ombre. Pourtant... cela ne l'a pas empêchée de mourir du cancer. Des poumons. Punition divine d'avoir trop fumé sûrement.

            Il n'y a pas d'ombre en cet après-midi cuisant. Tu voudrais retourner chez toi, mais tu ne peux pas. Tu as trop faim. Tu dois aller remplir ton panier de victuailles, au marché, pour pouvoir revenir à la maison et manger. La faim est-elle la manifestation diabolique qui t'oblige à sortir au grand soleil? Seras-tu brûlé en guise de punition pour ton péché de gourmandise? Menace constante de ta mère. Tu as tellement peur de l'Enfer! Et encore plus de son dirigeant, un monstre rouge vin: sa queue en forme de flèche, ses ongles très longs, sa langue pointue toujours tirée entre ses dents encore plus pointues, ses yeux plissés d'un noir hallucinant et ses cheveux hirsutes, comme brûlés, animent ta torpeur. Le diable habite ta tête. Ta mère l'appelait certains soirs en criant dans sa chambre. Parfois dans la tienne.

*

            Tu arrives au marché. Les grandes portes sont fermées. La sueur s'écoule davantage sous tes aisselles. Tu avances et pousses la porte de droite.

            À la vue de cette abondance de couleurs, de formes et de gens, tu figes sur place. La ville et ses variations grises ont disparu du paysage. Les rues ont été remplacées par des allées. Celles-ci sont remplies de paniers plus gros que le tien, gros comme la poubelle que ta mère a installée sur le balcon. Y sont déposés les aliments, des fruits et des légumes surtout, et tu devras remplir le tien de quelques morceaux bien choisis. Ton regard vagabonde et se dépose sur ce marché de l'Éden. Tu reconnais bien certains fruits et certains légumes; d'autres, avec leur couleur ou leur forme particulière, te semblent sortis d'un nouveau monde. Un monde que tu n'as pas vu, même pas dans ta télé.

            Ta mère t'a souvent parlé de l'Éden, mais elle ne t'avait jamais dit qu'il existait, pas loin de la maison, au marché. C'est là qu'elle faisait son épicerie du milieu du printemps à la fin de l'été, pendant que tu l'attendais dans le salon en regardant un film. Quand elle revenait, tu transportais son panier de l'entrée à la cuisine et tu découvrais avec elle les aliments achetés, les légumes qui composeraient ensuite une soupe, une salade ou un ragoût et les fruits qui constitueraient une salade eux aussi, ou encore des confitures, des marmelades, ou qui orneraient les bols de crème glacée ou les gâteaux des anges. Les mêmes aliments revenaient très souvent; il n'y avait qu'une courte période, votre préférée, où vous vous empiffriez de petits fruits. Leur jus colorait le pourtour de ta bouche et ta mère t'essuyait de sa petite main sèche. Elle te reprochait de manger mal, mais le sourire qu'elle te lançait quand elle te faisait ce reproche te chavirait le cœur.

            Comme ton cœur chavire maintenant à la vue des aliments du marché. Paysage harmonieux d'une abondance tranquille. Suave.

            - Tasse-toé don!, crie une voix que tu reconnais. Tu prends toute la place dans l'entrée! On n'arrive pas à passer!

            C'est Madame Rochon. Tu te retournes pour la regarder. Elle te lance une moue dégoûtée avant de se faufiler dans une allée.

            Tu veux retourner à ton tableau paradisiaque. Toutefois, l'image a perdu de sa tranquillité et est devenue mouvementée. Toi qui te sentais libre de marcher dans le jardin d'Éden, te voilà maintenant aveuglé par la cadence babylonienne du marché, qui s'incruste en toi comme une agitation effrénée. Tu ne vois plus que la marée de gens qui encombrent l'espace, dévalant les rangées et s'emparant des trésors comme des voleurs affamés. Tu n'entends plus qu'un déluge de voix trop fortes. Les mots demeurent imperceptibles, comme provenant de langages différents. Et le pire, c'est l'odeur qui émane de cet endroit, mélange de pourriture et de moisissure te rappelant, mais en quantité bien plus imposante, l'odeur fétide qui sort de la poubelle du balcon arrière. Tu sues tellement que tes mains n'arrivent plus à tenir ton petit panier. Un goût de fer envahit ta bouche, tes narines palpitent, tes oreilles crépitent et tes yeux vont se mettre à convulser. Tu les fermes, pour te calmer, mais tu tombes, provoquant l'émoi autour de toi. Tu essaies d'ouvrir les yeux de nouveau, mais la lumière du soleil t'aveugle, tu as mal au cœur, tu cherches à retrouver ton panier près de toi.

            - Viens, mon gars, on s'en va.

            Tu sens une main forte te tirer d'abord pour que tu t'assois, puis te pousser dans le dos pour que tu te lèves. Tu crois que c'est moi, ton ange-gardien. Mais c'est le propriétaire. Il te tend ton petit panier. Tu le reprends.

            Tu quittes le marché. Ton petit panier est vide. Et toi aussi. 


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