Fabulation première
Ce texte m'a valu de figurer sur la liste des sélections préliminaires pour le Prix du récit de Radio-Canada - version 2015 (1) et il a été choisi comme « coups de coeur des lecteurs » (2) de la même édition.
(1) http://ici.radio-canada.ca/sujet/prix-litteraires-recit/2015/08/31/001-liste-preliminaire-prix-recit-2015-histoires-vecues.shtml
(2) http://ici.radio-canada.ca/sujet/prix-litteraires-recit/2015/08/31/001-prix-du-recit-2015-liste-preliminaire-coups-de-coeur-des-lecteurs.shtml
La Course en héritage
À mon grand-père maternel...
Un
dimanche d'hiver, alors que j'avais six ans, mon grand-père m'a invitée à l'accompagner
pour écouter une émission qu'il avait vue le dimanche précédent, et qu'il avait
adorée: La Course Amérique-Afrique. «
Je suis sûr que tu vas aimer ça, mon p'tit. »
Cette émission m'avait effectivement transportée. Elle racontait
l'histoire de gens qui vivaient dans le sable, dans la soif, dans la guerre...
Je me rappelle plus précisément le récit de cet enfant égyptien d'environ mon
âge, assis sur son chameau. Son regard clair dans le paysage embrouillé. À
l'opposé de mon regard vaporeux sur notre paysage enneigé.
Au
fil des années, La Course
Amérique-Afrique est devenue La Course
Europe-Asie avant de devenir et de rester La Course destination monde. La
Course se développait, élargissait ses horizons, tout comme moi. En
accédant aux études secondaires, mon attachement à cette émission écoutée en
compagnie de mes grands-parents a commencé à sembler bizarre aux yeux des copines.
Je
n'étais pas une adolescente ordinaire, car j'adorais passer du temps avec mes
grands-parents et loin de moi l'idée de les considérer comme vieux ou arriérés. Je trouvais enrichissantes ces conversations culturelles
entre mes grands-parents et moi pendant que nous étions installés devant notre Course. Ma grand-mère était surtout
fascinée par les reportages provenant du Vieux Monde. Elle ne pouvait retenir son
admiration pour les vestiges des cultures aristocratiques, la contrée anglaise
étant, sans l'ombre d'un doute, sa favorite. Mon grand-père, lui, préférait les
reportages en provenance du continent africain, car ils présentaient presque
toujours des images de sa faune mêlées à celles des peuples dits non civilisés,
et cette survivance de la sauvagerie semblait le réconforter. Pour ma part,
j'étais captivée par toutes les cultures, sauf que j'avais une attirance
particulière pour le Japon. Sur l'écran de télé, ce pays me semblait sorti tout
droit d'un monde féérique et lumineux. Vivant.
J'ai
donc été une adolescente pas ordinaire parce que je me tenais avec mes
grands-parents tous les dimanches, et par choix. Une fois, alors que j'étais âgée
de 13 ans, ma best avait insisté pour
que j'aille passer le dimanche avec elle. Peu avant 16 heures, je lui avais
proposé qu'on regarde La Course
ensemble. Elle avait accepté en soupirant, puis, tout au long du seul reportage
que nous avions visionné, elle avait maugréé son impatience. J'avais appelé mon
père pour qu'il vienne me chercher.
C'est
mon grand-père qui est venu, à mon grand étonnement. « Tu n'écoutais pas La Course? lui ai-je demandé, vu l'heure
de son arrivée. - T'avais pas besoin d'un lift?
» a-t-il répliqué. D'ailleurs, j'avais l'impression qu'il me boudait tout au
long du trajet. Qu'il m'en voulait de les avoir laissés seuls, ma grand-mère et
lui, et d'avoir brisé notre routine dominicale. J'ai osé croire que La Course sans moi, pour lui, ce n'était
pas pareil. J'aurais voulu lui serrer la main en guise de regret avoué, mais il
y avait longtemps qu'on ne se touchait plus, lui et moi. Pudeur extrême devant
l'immensité de l'amour entre nous. Embarrassant même s'il est vécu tout à fait
sainement. Dans la pureté de l'affection filiale. « Je t'aime pas, je t'adore
», échappait-il parfois.
Mon
grand-père était issu d'une culture de la retenue, de la vertu, de la morale
stricte. Je l'ai compris très tôt. Je me suis même souvent étonnée, plus tard,
de sa capacité à s'émerveiller devant l'animalité et la nature sauvage, alors
qu'elles représentaient ce qu'il y avait de plus profane selon l'éducation
qu'il avait reçue. Mon grand-père se soumettait entièrement aux règles de cette
éducation. Cette soumission se concrétisait à tous les matins, à l'aube, lors de
sa prière silencieuse et davantage pendant l'heure de sa messe, les dimanches.
Quelques heures plus tard, pourtant, lors du visionnement de La Course, son esprit s'ouvrait au
profane. À l'inconnu. À l'étranger.
Je
ne sais pas s'il en était conscient. Si, dans son esprit, les choses étaient
distinctes à ce point. S'il était aussi austère et manichéen que sa religion, à
laquelle il était pourtant si fidèle. Comme nous étions désormais, depuis le
dimanche que j'avais passé chez ma best,
fidèles à notre Course. Plus jamais,
à partir de ce jour, je n'avais manqué La
Course, moment béni passé avec mes grands-parents.
Lors
d'une marche, quand j'avais 15 ans et qu'il était rendu trop « usé à la corde
», comme il le disait, pour faire du vélo - car c'est lui qui m'avait montré à
en faire quand j'étais enfant -, mon grand-père m'a avoué qu'il avait hâte à
l'automne pour le retour de La Course à
la télé. Pour la première fois depuis que nous écoutions cette émission
religieusement, je lui ai demandé s'il avait envie de visiter ces contrées vues
à l'écran durant toutes ces années. Il a haussé les épaules. « Il est trop
tard. Regarder La Course me suffit. »
J'ai souri et c'est à ce moment que je lui ai avoué mon rêve à moi: devenir
reporter, comme dans La Course. Il a
mis sa main sur mon épaule, je l'ai regardé dans les yeux, dont le bleu
brillait différemment. « J'avais hâte que tu me l'annonces, mon p'tit. » Il
s'est essuyé les yeux pour contenir ses larmes.
Il
cachait de plus en plus mal sa sensibilité depuis les derniers mois. Depuis
qu'il avait appris que ma grand-mère allait se faire opérer à coeur ouvert.
Pendant cette marche mémorable, c'est là qu'il m'a avoué que depuis qu'il
savait que ma grand-mère risquait de mourir durant l'opération, il avait pensé
à un plan. « Je ne supporterai pas son absence. Je ne peux pas me mettre dans
la tête que son heure viendrait avant la mienne. Toi, mon p'tit, tu as la vie
devant toi. Ta grand-mère et moi, nous sommes arrivés au bout de notre course. »
Notre complicité nous amenait là. Dans cette marche aux aveux. Par amour
suprême et sacré pour ma grand-mère, il était prêt à enfreindre les lois
divines en posant le geste le plus profane qui soit: se suicider. Ne pas
laisser Dieu décider de l'heure de sa mort si jamais ce même dieu lui enlevait
l'amour de sa vie pendant l'opération qu'elle subirait prochainement.
Pas
soumis, au fond, grand-papa. Sacralisant l'amour, la famille et le familier,
mais ne profanant ni l'inconnu, ni l'étranger, ni l'indiscipline, au nom de
l'ouverture, de la connaissance et de l'indépendance. C'est maintenant que je
le réalise. Maintenant que je comprends la richesse de l'héritage qu'il m'a
offert.
Quelques
mois plus tard, c'est lui qui a brisé notre routine dominicale et qui n'a pas
visionné La Course avec grand-maman
et moi. Il a manqué la finale de la dernière saison de notre émission culte.
Après une fidélité de dix ans.
Trois
jours avant cette finale tant attendue, il est décédé. Dans le salon où nous
nous installions pour regarder La Course.
Un matin où je devais terminer la préparation d'un exposé oral que je
présentais ce jour-là. Sur le Japon.
Cependant,
grand-papa, je dois te dire que tu as eu tort de mourir ce matin-là.
L'opération à coeur ouvert de grand-maman s'est déroulée à merveille et dans
deux semaines, nous célèbrerons son 94ème anniversaire. Quelques jours après,
nous pleurerons ton départ; 16 ans sans toi maintenant. Toi qui as pourtant été
tellement là pour moi. Tu as marché, pédalé, roulé avec moi pendant mon enfance
en m'apprenant à observer mon environnement, à y saisir tous les petits détails.
Puis, plus tard, tu as ouvert la télé et tu m'as invitée à m'asseoir près de
toi pour voyager à travers le monde. À tous les dimanches pendant dix ans.
Tu
m'as fait hériter d'une idée volontaire de l'existence. Nous dirigeons notre
destin, comme nous décidons du chemin que nous allons parcourir. À pied, à
vélo, à la course. Et même à dos de chameau. Par ailleurs, tu m'as bien fait
comprendre que l'essentiel ne s'incarne pas dans la destination mais dans le
chemin qu'on arpente pour s'y rendre. À tous les détails que nous saisissons. À
toutes les leçons que nous en tirons.
Tu
étais ravi que je t'annonce que je veuille devenir reporter. Que je fasse de La Course un modèle à suivre. Tu m'as
donné envie de parcourir le monde avec ma caméra, pour en saisir un morceau,
pour l'étudier en détail mais dans un délai très court, pour en rendre compte
avec sensibilité et beauté. Faire du sauvage un moment de grâce. Créer du sacré
avec du profane.
Finalement,
je ne suis pas devenue reporter, je ne suis pas entrée dans la course, car pour
moi, la course est morte avec toi. Mais moi aussi, j'ai eu tort de faire mourir
cette envie avec toi. Car ce désir de créer, de changer le monde, il m'habite
toujours, comme tu m'habites aussi, cher grand-papa. Écrire me satisfera donc,
à partir de maintenant, comme La Course
t'a suffi jadis.
Ajout:
Quand je m'arrête quelques instants de la course
affolante qu'est ma vie, c'est fou à quel point je réalise que tu me manques.