samedi 26 septembre 2015

Fabulation première

Ce texte m'a valu de figurer sur la liste des sélections préliminaires pour le Prix du récit de Radio-Canada - version 2015 (1) et il a été choisi comme « coups de coeur des lecteurs » (2) de la même édition.

(1) http://ici.radio-canada.ca/sujet/prix-litteraires-recit/2015/08/31/001-liste-preliminaire-prix-recit-2015-histoires-vecues.shtml

(2) http://ici.radio-canada.ca/sujet/prix-litteraires-recit/2015/08/31/001-prix-du-recit-2015-liste-preliminaire-coups-de-coeur-des-lecteurs.shtml



La Course en héritage


À mon grand-père maternel...

            Un dimanche d'hiver, alors que j'avais six ans, mon grand-père m'a invitée à l'accompagner pour écouter une émission qu'il avait vue le dimanche précédent, et qu'il avait adorée: La Course Amérique-Afrique. « Je suis sûr que tu vas aimer ça, mon p'tit. »  Cette émission m'avait effectivement transportée. Elle racontait l'histoire de gens qui vivaient dans le sable, dans la soif, dans la guerre... Je me rappelle plus précisément le récit de cet enfant égyptien d'environ mon âge, assis sur son chameau. Son regard clair dans le paysage embrouillé. À l'opposé de mon regard vaporeux sur notre paysage enneigé.  
            Au fil des années, La Course Amérique-Afrique est devenue La Course Europe-Asie avant de devenir et de rester La Course destination monde. La Course se développait, élargissait ses horizons, tout comme moi. En accédant aux études secondaires, mon attachement à cette émission écoutée en compagnie de mes grands-parents a commencé à sembler bizarre aux yeux des copines.
            Je n'étais pas une adolescente ordinaire, car j'adorais passer du temps avec mes grands-parents et loin de moi l'idée de les considérer comme vieux ou arriérés. Je trouvais enrichissantes ces conversations culturelles entre mes grands-parents et moi pendant que nous étions installés devant notre Course. Ma grand-mère était surtout fascinée par les reportages provenant du Vieux Monde. Elle ne pouvait retenir son admiration pour les vestiges des cultures aristocratiques, la contrée anglaise étant, sans l'ombre d'un doute, sa favorite. Mon grand-père, lui, préférait les reportages en provenance du continent africain, car ils présentaient presque toujours des images de sa faune mêlées à celles des peuples dits non civilisés, et cette survivance de la sauvagerie semblait le réconforter. Pour ma part, j'étais captivée par toutes les cultures, sauf que j'avais une attirance particulière pour le Japon. Sur l'écran de télé, ce pays me semblait sorti tout droit d'un monde féérique et lumineux. Vivant.
            J'ai donc été une adolescente pas ordinaire parce que je me tenais avec mes grands-parents tous les dimanches, et par choix. Une fois, alors que j'étais âgée de 13 ans, ma best avait insisté pour que j'aille passer le dimanche avec elle. Peu avant 16 heures, je lui avais proposé qu'on regarde La Course ensemble. Elle avait accepté en soupirant, puis, tout au long du seul reportage que nous avions visionné, elle avait maugréé son impatience. J'avais appelé mon père pour qu'il vienne me chercher.
            C'est mon grand-père qui est venu, à mon grand étonnement. « Tu n'écoutais pas La Course? lui ai-je demandé, vu l'heure de son arrivée. - T'avais pas besoin d'un lift? » a-t-il répliqué. D'ailleurs, j'avais l'impression qu'il me boudait tout au long du trajet. Qu'il m'en voulait de les avoir laissés seuls, ma grand-mère et lui, et d'avoir brisé notre routine dominicale. J'ai osé croire que La Course sans moi, pour lui, ce n'était pas pareil. J'aurais voulu lui serrer la main en guise de regret avoué, mais il y avait longtemps qu'on ne se touchait plus, lui et moi. Pudeur extrême devant l'immensité de l'amour entre nous. Embarrassant même s'il est vécu tout à fait sainement. Dans la pureté de l'affection filiale. « Je t'aime pas, je t'adore », échappait-il parfois.
            Mon grand-père était issu d'une culture de la retenue, de la vertu, de la morale stricte. Je l'ai compris très tôt. Je me suis même souvent étonnée, plus tard, de sa capacité à s'émerveiller devant l'animalité et la nature sauvage, alors qu'elles représentaient ce qu'il y avait de plus profane selon l'éducation qu'il avait reçue. Mon grand-père se soumettait entièrement aux règles de cette éducation. Cette soumission se concrétisait à tous les matins, à l'aube, lors de sa prière silencieuse et davantage pendant l'heure de sa messe, les dimanches. Quelques heures plus tard, pourtant, lors du visionnement de La Course, son esprit s'ouvrait au profane. À l'inconnu. À l'étranger.
            Je ne sais pas s'il en était conscient. Si, dans son esprit, les choses étaient distinctes à ce point. S'il était aussi austère et manichéen que sa religion, à laquelle il était pourtant si fidèle. Comme nous étions désormais, depuis le dimanche que j'avais passé chez ma best, fidèles à notre Course. Plus jamais, à partir de ce jour, je n'avais manqué La Course, moment béni passé avec mes grands-parents.
            Lors d'une marche, quand j'avais 15 ans et qu'il était rendu trop « usé à la corde », comme il le disait, pour faire du vélo - car c'est lui qui m'avait montré à en faire quand j'étais enfant -, mon grand-père m'a avoué qu'il avait hâte à l'automne pour le retour de La Course à la télé. Pour la première fois depuis que nous écoutions cette émission religieusement, je lui ai demandé s'il avait envie de visiter ces contrées vues à l'écran durant toutes ces années. Il a haussé les épaules. « Il est trop tard. Regarder La Course me suffit. » J'ai souri et c'est à ce moment que je lui ai avoué mon rêve à moi: devenir reporter, comme dans La Course. Il a mis sa main sur mon épaule, je l'ai regardé dans les yeux, dont le bleu brillait différemment. « J'avais hâte que tu me l'annonces, mon p'tit. » Il s'est essuyé les yeux pour contenir ses larmes.
            Il cachait de plus en plus mal sa sensibilité depuis les derniers mois. Depuis qu'il avait appris que ma grand-mère allait se faire opérer à coeur ouvert. Pendant cette marche mémorable, c'est là qu'il m'a avoué que depuis qu'il savait que ma grand-mère risquait de mourir durant l'opération, il avait pensé à un plan. « Je ne supporterai pas son absence. Je ne peux pas me mettre dans la tête que son heure viendrait avant la mienne. Toi, mon p'tit, tu as la vie devant toi. Ta grand-mère et moi, nous sommes arrivés au bout de notre course. » Notre complicité nous amenait là. Dans cette marche aux aveux. Par amour suprême et sacré pour ma grand-mère, il était prêt à enfreindre les lois divines en posant le geste le plus profane qui soit: se suicider. Ne pas laisser Dieu décider de l'heure de sa mort si jamais ce même dieu lui enlevait l'amour de sa vie pendant l'opération qu'elle subirait prochainement.
            Pas soumis, au fond, grand-papa. Sacralisant l'amour, la famille et le familier, mais ne profanant ni l'inconnu, ni l'étranger, ni l'indiscipline, au nom de l'ouverture, de la connaissance et de l'indépendance. C'est maintenant que je le réalise. Maintenant que je comprends la richesse de l'héritage qu'il m'a offert.
            Quelques mois plus tard, c'est lui qui a brisé notre routine dominicale et qui n'a pas visionné La Course avec grand-maman et moi. Il a manqué la finale de la dernière saison de notre émission culte. Après une fidélité de dix ans.
            Trois jours avant cette finale tant attendue, il est décédé. Dans le salon où nous nous installions pour regarder La Course. Un matin où je devais terminer la préparation d'un exposé oral que je présentais ce jour-là. Sur le Japon.
            Cependant, grand-papa, je dois te dire que tu as eu tort de mourir ce matin-là. L'opération à coeur ouvert de grand-maman s'est déroulée à merveille et dans deux semaines, nous célèbrerons son 94ème anniversaire. Quelques jours après, nous pleurerons ton départ; 16 ans sans toi maintenant. Toi qui as pourtant été tellement là pour moi. Tu as marché, pédalé, roulé avec moi pendant mon enfance en m'apprenant à observer mon environnement, à y saisir tous les petits détails. Puis, plus tard, tu as ouvert la télé et tu m'as invitée à m'asseoir près de toi pour voyager à travers le monde. À tous les dimanches pendant dix ans.
            Tu m'as fait hériter d'une idée volontaire de l'existence. Nous dirigeons notre destin, comme nous décidons du chemin que nous allons parcourir. À pied, à vélo, à la course. Et même à dos de chameau. Par ailleurs, tu m'as bien fait comprendre que l'essentiel ne s'incarne pas dans la destination mais dans le chemin qu'on arpente pour s'y rendre. À tous les détails que nous saisissons. À toutes les leçons que nous en tirons.
            Tu étais ravi que je t'annonce que je veuille devenir reporter. Que je fasse de La Course un modèle à suivre. Tu m'as donné envie de parcourir le monde avec ma caméra, pour en saisir un morceau, pour l'étudier en détail mais dans un délai très court, pour en rendre compte avec sensibilité et beauté. Faire du sauvage un moment de grâce. Créer du sacré avec du profane.

            Finalement, je ne suis pas devenue reporter, je ne suis pas entrée dans la course, car pour moi, la course est morte avec toi. Mais moi aussi, j'ai eu tort de faire mourir cette envie avec toi. Car ce désir de créer, de changer le monde, il m'habite toujours, comme tu m'habites aussi, cher grand-papa. Écrire me satisfera donc, à partir de maintenant, comme La Course t'a suffi jadis. 

Ajout:
Quand je m'arrête quelques instants de la course affolante qu'est ma vie, c'est fou à quel point je réalise que tu me manques.

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