Neuvième fabulation: Au marché de l'éden
Certaines fabulations publiées ici sont, de la même manière que le Salon des refusés du Paris dix-neuviémiste, des textes envoyés dans un concours ou dans une revue littéraire et qui n'ont pas été retenus. C'était le cas pour Petit-déjeuner pour trois et ce l'est aussi pour ce texte, Au marché de l'éden.
Celui-ci a été inspiré du mot MARCHÉ, sur lequel je devais, dans un atelier littéraire, composer un fragment. En fermant les yeux, c'est une abondance de formes, de couleurs et d'odeurs qui m'est venue à l'esprit. Puis, j'ai pondu ça:
Au marché de l'Éden
C'est
la deuxième fois que tu sors de chez toi depuis que ta mère est morte. Tu es
sorti une fois, pour ses funérailles. Ton oncle est venu te reconduire après la
cérémonie. Parce qu'il a rapporté tes sacs pleins de provisions. Les restes du
buffet offert après l'exposition, en plus de quelques pots de sauce à spaghetti
que sa femme avait préparés pour toi.
Sauf
que depuis ce temps, tu as tout mangé. Les restants du buffet, ceux du
frigidaire, les pots de sauce à spaghetti de ta tante, toutes les canes de
l'armoire.
Quand
ta mère est tombée malade, il y a bien Madame Rochon, la voisine d'à côté, qui
faisait les courses pour vous. Elle grognait contre toi, elle trouvait que tu
étais pas mal grand et pas mal capable de faire les commissions toi-même, plus
apte qu'une vieille femme dépassé soixante-dix ans comme elle, mais elle
respectait la demande de ta mère de ne pas t'achaler avec ça. Surtout qu'elle
lui donnait un pourboire suffisamment intéressant pour que Madame se contente
de grogner un peu à ta vue et qu'elle retienne de dire ce qu'elle pensait
réellement.
Maintenant
que ta mère est morte, Madame Rochon fait plus que grogner. Elle t'engueule en
te traitant de « gros lâche de B.S. ! ». Ce qui te fait de la peine, ce ne sont
pas les mots; c'est le ton qu'elle emploie pour te crier ça de l'autre côté du
mur qui sépare les logements. Jamais dans ta face. C'est parce qu'elle a peur
de ton imposante silhouette. Le propriétaire, lui, qui habite en bas et que tu observes
laver sa voiture dans la cour ou cuire la viande sur le B.B.Q. en buvant une
bière, il te traite de « flanc mou ».
Lui, il le dit dans ta face. Ou pas tout à fait. Il te voit le regarder, il te
fait signe de la main, gentil, puis il penche la tête, la secoue
tranquillement, soupire et te traite de flanc mou.
D'ailleurs,
quand tu as commencé à descendre les escaliers d'en avant, il est sorti sur son
portique pour voir ce qui se passait. Quand il t'a vu descendre, très lentement
mais essoufflé quand même, il a souri, embarrassé.
-
On aurait dit un tremblement...
Puis
il s'est tu. Il s'est senti mal, car il t'a demandé si tu avais besoin d'aide.
Tu l'as regardé avec tes petits yeux piteux, minuscules dans l'immensité de ta
face, et tu aurais tant voulu lui donner ton panier, le supplier d'aller au
marché à ta place, d'acheter plein de bonnes choses à manger (car il y a deux
jours que tu as faim, tu n'en peux plus). Mais tu t'es tu, toi aussi. Tu as
juste dit: « Non » avec ta voix de bébé, et tu t'es concentré bien fort pour
terminer de descendre. Ça t'aidait à ne pas pleurer. Tu as gardé le tremblement,
le douloureux tremblement, à l'intérieur de toi. Il était gigantesque, comparé
à celui dont tes pas s'agitaient.
Tu
tiens la ganse de ton petit panier très fort entre tes doigts boudinés. Si tu
pouvais, tu le serrerais tout contre ton cœur ou encore le mettrais sur ta
tête, pour te protéger. Ta peau brûle de son contact direct avec les rayons du
soleil. Normalement, et depuis fort longtemps, il y a un écran entre toi et les
astres. En fait, il y a toujours eu un écran entre toi et le reste du monde: la
fenêtre, la télévision. Et ta mère.
Tu
sues d'ailleurs comme une champelure en essayant d'oublier l'histoire que ta
mère te débitait sur le soleil. Elle te disait que le soleil, c'est un feu
hypocrite. L'incarnation du diable et de sa menace constante. Attirant pour
mieux brûler sa proie. Elle disait du soleil que c'était un grand séducteur. Caressant
les jeunes filles du paradis pour les faire bronzer avant de les détruire par
un cancer de la peau et de les envoyer, en guise de punition pour leur péché de
luxure, en Enfer. Elle faisait tout pour conserver sa peau d'une blancheur
maladive. Elle voulait que tu en fasses autant. Vous ne sortiez donc, l'été,
que pour vous installer à l'ombre. Pourtant... cela ne l'a pas empêchée de
mourir du cancer. Des poumons. Punition divine d'avoir trop fumé sûrement.
Il
n'y a pas d'ombre en cet après-midi cuisant. Tu voudrais retourner chez toi,
mais tu ne peux pas. Tu as trop faim. Tu dois aller remplir ton panier de
victuailles, au marché, pour pouvoir revenir à la maison et manger. La faim
est-elle la manifestation diabolique qui t'oblige à sortir au grand soleil?
Seras-tu brûlé en guise de punition pour ton péché de gourmandise? Menace constante
de ta mère. Tu as tellement peur de l'Enfer! Et encore plus de son dirigeant,
un monstre rouge vin: sa queue en forme de flèche, ses ongles très longs, sa
langue pointue toujours tirée entre ses dents encore plus pointues, ses yeux
plissés d'un noir hallucinant et ses cheveux hirsutes, comme brûlés, animent ta
torpeur. Le diable habite ta tête. Ta mère l'appelait certains soirs en criant
dans sa chambre. Parfois dans la tienne.
*
Tu
arrives au marché. Les grandes portes sont fermées. La sueur s'écoule davantage
sous tes aisselles. Tu avances et pousses la porte de droite.
À
la vue de cette abondance de couleurs, de formes et de gens, tu figes sur
place. La ville et ses variations grises ont disparu du paysage. Les rues ont
été remplacées par des allées. Celles-ci sont remplies de paniers plus gros que
le tien, gros comme la poubelle que ta mère a installée sur le balcon. Y sont
déposés les aliments, des fruits et des légumes surtout, et tu devras remplir
le tien de quelques morceaux bien choisis. Ton regard vagabonde et se dépose
sur ce marché de l'Éden. Tu reconnais bien certains fruits et certains légumes;
d'autres, avec leur couleur ou leur forme particulière, te semblent sortis d'un
nouveau monde. Un monde que tu n'as pas vu, même pas dans ta télé.
Ta
mère t'a souvent parlé de l'Éden, mais elle ne t'avait jamais dit qu'il
existait, pas loin de la maison, au marché. C'est là qu'elle faisait son
épicerie du milieu du printemps à la fin de l'été, pendant que tu l'attendais
dans le salon en regardant un film. Quand elle revenait, tu transportais son panier
de l'entrée à la cuisine et tu découvrais avec elle les aliments achetés, les
légumes qui composeraient ensuite une soupe, une salade ou un ragoût et les
fruits qui constitueraient une salade eux aussi, ou encore des confitures, des
marmelades, ou qui orneraient les bols de crème glacée ou les gâteaux des
anges. Les mêmes aliments revenaient très souvent; il n'y avait qu'une courte
période, votre préférée, où vous vous empiffriez de petits fruits. Leur jus
colorait le pourtour de ta bouche et ta mère t'essuyait de sa petite main sèche.
Elle te reprochait de manger mal, mais le sourire qu'elle te lançait quand elle
te faisait ce reproche te chavirait le cœur.
Comme
ton cœur chavire maintenant à la vue des aliments du marché. Paysage harmonieux
d'une abondance tranquille. Suave.
-
Tasse-toé don!, crie une voix que tu reconnais. Tu prends toute la place dans
l'entrée! On n'arrive pas à passer!
C'est
Madame Rochon. Tu te retournes pour la regarder. Elle te lance une moue
dégoûtée avant de se faufiler dans une allée.
Tu
veux retourner à ton tableau paradisiaque. Toutefois, l'image a perdu de sa
tranquillité et est devenue mouvementée. Toi qui te sentais libre de marcher
dans le jardin d'Éden, te voilà maintenant aveuglé par la cadence babylonienne du
marché, qui s'incruste en toi comme une agitation effrénée. Tu ne vois plus que
la marée de gens qui encombrent l'espace, dévalant les rangées et s'emparant
des trésors comme des voleurs affamés. Tu n'entends plus qu'un déluge de voix
trop fortes. Les mots demeurent imperceptibles, comme provenant de langages
différents. Et le pire, c'est l'odeur qui émane de cet endroit, mélange de
pourriture et de moisissure te rappelant, mais en quantité bien plus imposante,
l'odeur fétide qui sort de la poubelle du balcon arrière. Tu sues tellement que
tes mains n'arrivent plus à tenir ton petit panier. Un goût de fer envahit ta
bouche, tes narines palpitent, tes oreilles crépitent et tes yeux vont se
mettre à convulser. Tu les fermes, pour te calmer, mais tu tombes, provoquant
l'émoi autour de toi. Tu essaies d'ouvrir les yeux de nouveau, mais la lumière
du soleil t'aveugle, tu as mal au cœur, tu cherches à retrouver ton panier près
de toi.
-
Viens, mon gars, on s'en va.
Tu
sens une main forte te tirer d'abord pour que tu t'assois, puis te pousser dans
le dos pour que tu te lèves. Tu crois que c'est moi, ton ange-gardien. Mais c'est
le propriétaire. Il te tend ton petit panier. Tu le reprends.
Tu
quittes le marché. Ton petit panier est vide. Et toi aussi.
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