Petit-déjeuner
pour trois
Nouvelle intimiste
Le cadran sonne mais
ne me réveille pas.
Pénible insomnie.
Même le rouge n'a pas réussi à m'assommer hier. En revenant du bureau, je suis allée
m'acheter une bouteille. Je l'ai entamée au souper, l'ai terminée dans mon lit,
un peu cachée, pour ne pas que la petite s'en rende compte. L'insomnie m'a tout
de même tiraillée. Avec un mal de tête et la nausée en supplément.
Je me ronge. Jour et
nuit. Je n'en peux plus.
Je n'en peux plus des
mensonges, des mises en scène, de cette double vie.
Il n'y a pas si
longtemps, je m'en grisais. Sortie de ma vie routinière. De ma solitude. Me sentant rejetée, abandonnée par lui. L'homme
de ma vie. J'en ai rencontré un autre. Pas mieux que le premier, juste plus
intéressé. Plus attentionné.
J'ai dérivé.
Doucement d'abord, dangereusement ensuite. Je suis passée d'une double vie à
une vie déchirée. Obsession de la passion, angoisse de la vérité, peur de la découverte.
Pathétique.
Et surtout, insomniaque.
C'est aujourd'hui que
je vais en finir.
Je me lève du lit. Ayoye. Mais quelle idée d'avoir placé le
miroir au-dessus du premier meuble que je croise le matin! Je détourne le regard
pour me faire croire à cette illusion: le café va tout arranger.
*
Elle vient de se
lever de peine et de misère. Depuis quelque temps, elle se lève sans même peser
sur snooze. Quand je l'ai connue, je
trouvais charmant qu'elle compte sur ses trois snooze matinaux. Je profitais de
ces réveils multiples, presque à tous les jours, pour me glisser près d'elle pendant
qu'elle faisait semblant de sommeiller... puis il ne lui restait que quelques
minutes pour se reposer avant de se lever. C'est moi qui roupillais jusqu'au
snooze suivant. J'allais la rejoindre à la cuisine, elle me tendait une tasse
bien fumante d'un sirop parfaitement laité, parfaitement sucré et une assiette
de crêpes bien étagées.
Je n'aime plus la
saveur de son café, mais je m'ennuie de ses crêpes. Avec le temps et avec mon
poste de soir, ses trois snooze ont fini par me taper sur les nerfs, me donnant
l'impression que mon sommeil est entrecoupé inutilement. Je sursaute trois
fois. Alors qu'il me reste quelques heures à dormir encore. Je reviens à la
maison vers une heure du matin, je ne me couche pas tout de suite. Et son
alarme sonne pour la première fois à 5 h 45. Elle se lève seulement trente
minutes plus tard. Après ses trois osties
de snooze.
Mais depuis quelque
temps, quelque chose s'est brisé. Elle
s'arrête à la première alarme. Elle se lève sans peser sur snooze, pas même une
fois. Pourtant, j'ai l'impression qu'avec son job misérable et toutes les
tâches qu'elle accomplit pour la petite, elle aurait besoin davantage de
sommeil. Mais je n'insiste pas pour qu'elle reprenne cette habitude. Je
n'insiste plus auprès d'elle non plus à son réveil, je ne la caresse plus, je ne
lui fais plus d'avances. Nous ne faisons pratiquement plus l'amour.
Ce matin toutefois. Son réveil, le mien,
l'odeur du café. L'envie de me lever me prend.
*
Je m'accote
péniblement au comptoir pendant que le café coule. La nausée s'estompe, pas le mal de tête.
Il va se lever ce
matin en ne sachant pas qu'il va finir sa journée en apprenant que je le
quitte. Pas nécessairement pour le mieux, mais pour de bon.
*
Elle sursaute. Elle me
demande ce que je fais là. Son ton est nerveux. Je la dérange dans sa routine.
Je lui dis que j'ai envie de la voir. Elle me lance un regard perplexe. Je
m'approche d'elle, je viens pour la serrer dans mes bras, elle s'éloigne,
s'excuse en bafouillant qu'elle n'a pas fait assez de café pour nous deux.
Je me détourne. Je
soupire. Comment ai-je pu penser qu'il aurait pu se passer quelque chose
aujourd'hui?
Je retourne me
coucher.
*
Que me veut-il?
Pourquoi se lever et vouloir me tenir compagnie ce matin et pas un autre? Devine-t-il
ce qui se passe en moi? Toute ma culpabilité à son égard? Et qui demeurera tant
que la rupture ne sera pas déclarée...
J'entends une porte
qui s'ouvre. Pas encore lui? Non, le pas léger et sa provenance du sous-sol m'indiquent
que c'est la petite qui se lève.
Soulagement. Ce sera
un matin presque normal.
Après que j'aie été
me laver le visage.
*
J'ai tellement faim
ce matin. J'ai rêvé à des sundaes toute la nuit. Évidemment, maman ne me
laissera pas en manger pour déjeuner, mais je crois que des crêpes feraient
l'affaire. Dimanche dernier, papa m'a amenée déjeuner dans un resto, j'ai mangé
des crêpes et il m'a dit qu'il y a longtemps, maman lui en préparait des super
bonnes. C'était la première fois depuis longtemps que papa ne m'avait pas parlé
de maman. En bien.
Où est maman? Elle ne
peut pas dormir encore, ça sent le café à plein nez.
*
Je reviens à la
cuisine alors que la petite s'installe à table. Avant même que je l'embrasse et
lui serve son habituel jus, elle me parle de crêpes. Elle veut que je lui
prépare des crêpes comme j'en préparais à son père jadis. Mais où elle a pris
cette information? Et ce mot, « jadis »? Elle me répond: mais où t'as pris cette tête, ce matin?
D'un fond de
bouteille de rouge, d'une série d'insomnies, d'une double vie, ma fille, mais
je ne te le dirai pas. À neuf ans, tu n'y comprendrais rien et je risquerais de
te traumatiser. Je préfère donc t'embrasser sur le front, te caresser les
cheveux, même si tu me repousses...
*
Mais qu'est-ce
qu'elle a, ce matin? En plus d'avoir une mauvaise tête et une mine pas
possible, elle pue de la bouche, ma mère!
Aussi, elle devrait
être heureuse que je lui demande des crêpes, parce qu'elle chiale tout le temps
que je ne mange pas assez pour déjeuner...
Qu'est-ce qui lui
prend aujourd'hui?
*
Se sont-ils donné le
mot? Je cache mal ma nervosité. Pourquoi tant de nouveauté ce matin? Lui qui se
lève, elle qui veut des crêpes... Pourquoi lui a-t-il parlé de mes crêpes alors
qu'il m'adresse à peine la parole sauf pour me faire des reproches? Pourquoi
lui a-t-il raconté un souvenir marquant, et tendre!, de nos débuts?
Pourquoi me font-ils
croire qu'une autre vie serait possible?
Va pour les crêpes.
*
J'espère qu'elle va
dire oui aussi à ma prochaine demande. Je veux aller passer la nuit chez le
père de ma best. Pyjama party.
*
Je lui demande un
moment de réflexion pendant que je prépare la pâte à crêpes. Je ne suis pas
enchantée à cette idée de la savoir chez un inconnu pour toute une nuit. Je
connais la mère de Zoé, son beau-père même, mais pas son père. Tout ce que je
sais, c'est qu'il a quitté la mère de Zoé il y a deux ans et qu'il habite un
loft au centre-ville.
Mais ne pas l'avoir à
la maison me permettrait de disposer de
la soirée pour préparer et exécuter ma rupture.
Va pour le pyjama
party.
*
Mais qu'est-ce que
cette odeur?
Ses crêpes... J'en ai
parlé à la petite dimanche. Elle ne semblait pas m'écouter pourtant. Si petite,
si intuitive. Elle a dû sentir ma nostalgie.
Elle souhaite nous
réunir, sa mère et moi.
Il faut que je me
lève.
*
Zoé m'a dit que la
séparation, c'est dur au début, mais qu'on s'habitue. Deux maisons, deux
chambres, deux ordis, deux consoles de jeux... et surtout un cellulaire, pour
que son père puisse l'appeler sans avoir à parler à sa mère.
Ah! tiens, papa
arrive à la cuisine. Qu'est-ce qui lui prend, ce matin?
*
Elle dépose une
assiette pleine de crêpes sous le regard gourmand de la petite qui ne me salue
même pas. Elle me voit, m'invite à prendre place et m'annonce qu'elle s'apprête
à préparer d'autre café. Je lui souris. Elle rougit. Je suis ravi.
*
Qu'est-ce qui me
prend? Je rougis, je me détourne. Retourne au comptoir. Dois me concentrer sur
le café. Mais cette image: une famille réunie à la table ornée d'une assiette
de crêpes, me plaît. Me convainc que je fais bien, ce soir, de quitter mon
amant. Pour de bon et pour le mieux finalement.
*
Elle vient nous
rejoindre, s'assied en face de papa. Les deux se regardent. Bizarrement. Ils me
font grimacer.
- Sérieux, vous n'allez
pas bien ensemble. Vous devriez vraiment vous séparer.